Mon crime: Aimer un anglais

Je pensais l’article sur mon changement de nom difficile à écrire et puis la vie a mis un nouveau sujet bien plus complexe sur le chemin de mon clavier d’ordinateur. J’ai mis du temps à trouver un titre. Je voulais partager mon expérience de visa au Royaume-Uni mais le sujet était bien plus profond que ça et à l’approche imminente des élections présidentielles en France, j’ai senti que le timing était idéal alors j’ai pressé l’écriture de cet article.

Le contexte

Pour résumer ma situation jusqu’à mardi dernier, j’ai quitté en octobre l’emploi que j’occupais à Quimper pour le département du Finistère en protection de l’enfance pour faire le pari fou de m’installer avec mon compagnon en Angleterre, qui lui vivait en France depuis 5 ans. Le fantasme inassouvi de vivre dans un autre pays m’a saisi. De plus, l’Angleterre (et sa jolie voisine l’Irlande) a toujours été mon refuge tant par sa culture, sa musique, ses manières… bon d’accord aussi pour ses salons de thés !

En route pour le Visa !

Octobre 2021: allez on se lance! Oui sauf que Boris et ses copains sont passés par là et que pour vivre au UK, désormais, pour moi, il me faut un visa. Ok. On le fait. Sauf que là encore, les choses se compliquent. Il nous faut prouver que l’on est ensemble depuis un temps donné, que l’on est « durables » pour reprendre leurs termes romantiques à deux sous. Il y a d’autres options de Visa mais toutes aboutissent à des milliers d’euros dépensés sans garanties d’être approuvées. La meilleure option aurait pu être pour moi le Work Visa, il me suffisait de trouver un emploi, de payer une somme (importante mais toujours moins qu’avec le Family Visa) et en trois semaines seulement je pouvais m’installer. Le hic? Oui bien sûr qu’il y en avait un ! Il fallait que je gagne plus de 27 000£/an, soit bien plus qu’un salaire moyen d’EJE. Donc le message était déjà donné « venez chez nous, mais seulement si vous avez de la thune! ». Bon, anyway, le dossier est monté et envoyé par voie électronique. Je n’ai pas encore mon passeport, aucun soucis, le site du gouvernement propose de faire la demande avec ma carte d’identité. Le rdv est pris à Paris pour aller prendre mes empreintes et déposer le dossier.

Le jour J, après 2 semaines de vacances passées en Lorraine, nous nous arrêtons en chemin à Paris pour le dit rdv. Douche froide à l’entrée, le passeport est obligatoire. On nous invite à revenir. Je m’effondre. C’est mon visa, pourtant, je n’arrive pas à parler. Mon compagnon prend le relais. Je baisse la tête pour tenter en vain cacher à l’homme de l’accueil mes larmes qui coulent le long de mon visage. Nous repartons, énervés du temps perdu à attendre ce rdv mais déterminés malgré tout. Le second rdv est pris, j’irai seul, avec mon passeport cette fois. Je fais la queue dehors avec une dizaine de personnes. Nous faisons connaissance et je découvre leurs histoires. Beaucoup de refus, de demandes d’appels, pour des raisons dérisoires. Des gens inquiets. Et parfois simplement des personnes qui souhaitent rendre visite une semaine à un membre de leur famille. Mon estomac se noue. Quand vient mon tour, la personne me dit que la décision arrivera d’ici 1 mois, sur le site du gouvernement on nous dit maximum 12 semaines. Alors moi, forcément, je repars avec un grand sourire en me disant que ça ne prendra qu’un mois. Une après-midi à Paris et je reprends le train direction Quimper. Entre-temps, mon compagnon commence un nouveau travail en Angleterre et va pouvoir travailler la moitié du temps chez nous. Tout est en place, il ne reste plus qu’à attendre. Et attendre, je vais le faire en scrutant l’avancée de ma demande en ligne sur le site du gouvernement. Les premières semaines, tous les jours. Puis, de moins en moins.

Pour nous éviter de stagner à Quimper avec moi sans emploi et lui travaillant en Angleterre, on décide de mettre toutes nos affaires en cartons, de les stocker dans le garage de ses parents et de rendre notre appartement. Je passe Noël en France, puis passe un mois en Angleterre, puis en France pour mon anniversaire, puis l’Angleterre. Au final, je suis peu en Angleterre mais cela me suffit pour trouver cela charmant et me projeter sur notre vie future une fois le visa arrivé. Après une autre semaine en France en mars, nous partons pour un mois en vélo au Portugal et en Espagne. Décidément, c’est une année pleine d’aventures ! Nous apprécions. Nous ne voulions pas le regretter. Toutefois, l’envie d’avoir un chez-nous ne nous quitte pas, ni l’envie d’arriver au chapitre suivant.

Le jour où ce monde m’inquiète

Le 5 avril dernier, nous arrivons à l’aéroport de la ville de Santiago de Compostela où nous avons passé 3 magnifiques jours. Les vélos sont en cartons, le périple d’un mois est terminé. Beaucoup de très beaux moments passés et une petite nostalgie de rentrer. Nous mangeons une dernière assiette de frites avant d’embarquer pour 2h30 de vol.

Nous atterrissons à Londres-Stansted sans encombres. Nous avançons dans les longs couloirs et nous apprêtons à passer les contrôles de sécurité automatiques. Mon compagnon passe à ma droite. Je place mon passeport, baisse mon masque et regarde la caméra. On me demande de patienter. L’écran m’indique d’attendre l’assistance. Un homme arrive et m’invite à rejoindre la file de l’autre côté du mur. Je fais signe à mon compagnon qui vient de passer et d’avancer qu’il y a eu un soucis et lui envoie un message lui disant en rigolant d’aller prendre un café car il y a beaucoup de personnes devant moi. Entre-temps, il récupère les vélos et m’attend juste derrière la ligne. Plus j’avance dans la file, plus j’entends les conversations des deux agents avec les personnes de ma file. Je suis tout d’abord choquée de la manière dont ces hommes parlent, puis écœurée de la façon dont on peut tout bonnement traiter des êtres humains, c’est-à-dire comme des menaces imminentes. A ce moment, je me sens presque honteuse car je pense que, moi, je vais passer en 10 secondes et que ce n’était qu’un petit problème technique me concernant.

Mon tour arrive et l’officier me demande directement si je vis au UK. Je réponds non. Il me demande combien de temps je reste. Ne sachant pas exactement le jour où je repars en France, je balbutie « 3-4 semaines« . Il me dit quelque chose que je ne comprends pas. Il faut dire qu’il va me parler mal, très mal et sans une once d’émotions pendant tout l’échange. Je lui demande de répéter et il me répond avec un petit sourire narquois « oui votre visa est refusé, vous le savez! ». Je lui demande de répéter même si j’ai compris tant je ne saisi pas ce qu’il se passe. Il me dit alors que j’ai du avoir reçu un mail pour m’avertir. Je lui dis que je n’étais pas au courant et que c’est lui qui m’apprend la nouvelle. Aucune pitié ni empathie ne sortira de ce monsieur. Ensuite, il me pose une série de questions dont la rapidité est digne d’un jeu télévisé. Il me demande ce que je fais dans la vie, pourquoi j’ai quitté mon job, ce que j’ai fait le mois dernier, combien d’argent j’ai sur moi aujourd’hui, combien d’argent j’ai sur mes comptes, il insiste pour que je réponde. Je m’exécute. Comme par magie, avec la pression, je deviens bilingue et m’exprime parfaitement. Je sens les larmes monter à plusieurs reprises mais mon compagnon n’est pas là cette fois. Je suis toute seule, face à un homme froid et impitoyable qui a détruit en une phrase tout espoir de m’installer dans ce pays. Je dois être forte. Je réponds à tout. Tout est vrai. Tout est normal. J’explique notre volonté de nous installer près de sa famille, de travailler ici, je dois lui raconter que nous revenons d’un voyage d’un mois à vélo. Mais peu importe ce qui sort de ma bouche, tout semble faux ou simplement mauvais pour cet homme. Il écrit absolument tout ce que je dis sur un carnet, mais aussi me coupe la parole et n’écoute que la première moitié de chacune de mes phrases.

A un moment, je me permets de l’interrompre et de lui demander ce qu’il se passe car je ne vois pas où est le problème. Il faut savoir que lorsque vous êtes ressortissant UE vous pouvez voyager au Royaume-Uni sans visa pour un temps maximum de 6 mois. Je fais le compte dans ma tête et je suis loin des 6 mois depuis janvier avec tous ces voyages. Il s’arrête alors d’écrire et me dit « voyons, vous demandez un visa, il est refusé et vous venez quand même?« . Je lui indique une fois de plus que je n’étais pas au courant et que je ne viens que pour un court temps. Il m’indique que le problème est également que je n’ai pas de billet retour. Je lui propose alors de prendre tout de suite un billet retour pour la France . Je lui demande combien de temps je peux rester pour savoir quand prendre mon billet retour. Il me répond alors ces mots que j’entends encore: « mais je ne sais même pas si on va vous laisser entrer là ». Il garde mon passeport, et m’invite ensuite à patienter dans une salle d’attente avec d’autres personnes. Nous avons toutes une feuille de papier à la main et nous attendons tous de savoir notre sort. A peine assise, je tente de joindre mon compagnon au téléphone, je vois sa tête au loin qui me cherche du regard. Pendant que le téléphone sonne, je suis envahie de pensées « je veux retrouver mon chat! » « Je fais comment sans affaires? » « Je fais comment tout court? » et même « Mais qu’est-ce que j’ai fait de mal à la fin? ». Il décroche et son calme m’apaise un moment. J’apprendrai ensuite qu’il était tout sauf calme à anticiper le pire sans pouvoir intervenir. Je lui dit un maximum d’informations, mais en français, j’ai peur de dire un mot de trop où d’avoir une attitude suspecte, alors je fais attention.

L’agent viendra finalement me chercher et me conduira à mon compagnon pour nous dire que « pour cette fois c’est bon », mais que je devrai prouver mon retour (et pas qu’avec un billet mais avec par exemple des factures prouvant ma résidence ailleurs) à chaque fois que j’entrerai sur le territoire britannique car j’ai eu le malheur de demander un visa que l’on m’a refusé. Il nous indique que l’on a 28 jours pour faire appel de la décision ce à quoi on lui répond en chœur que « non merci« .
Il s’en va. On fait quelques pas, et je m’effondre. J’ai rarement eu si peur dans ma vie. Je ne m’étais jamais retrouvée dans pareille situation. Je ne le souhaite à personne. Nous reprenons ensuite nos esprits, assemblons nos vélos et repartons de cet aéroport le plus vite possible.

N’y a-t-il donc pas de leçon à tirer du Brexit?

Mon crime a donc été d’aimer si fort un homme et son pays, d’avoir souhaité vivre là, travailler là (et donc payer des impôts là!). On a connu pire comme crime, non?
Pourquoi donc ai-je dit plus haut que cet article arrive dans un timing parfait avec les élections de dimanche? Et bien, car selon la personne à qui vous allez donner votre voix, vous serez d’accord avec ce qui m’est arrivé et même pire, complices pour les prochaines personnes qui se verront refuser l’accès à notre pays. Le Brexit n’est pas arrivé par surprise du jour au lendemain, il n’est pas arrivé seul. Il a été proposé par des personnes élues par les citoyens qui ont ensuite voté cette loi. Cela peut très bien arriver demain en France. Quand je vois les sondages électoraux pour dimanche, j’ai peur, très peur. J’ai même peur depuis des mois en voyant la montée de voix en faveur de l’extrême droite et de la droite déguisée. J’ai peur de voir ce qui pourrait arriver à « notre » France, ce fameux pays des droits de l’Homme. Enfin, ça c’est ce que je pensais, ce qu’on m’avait appris. Ce n’était peut-être qu’un mensonge. Du greenwashing? C’est à la mode en même temps.
Je ne vais pas m’étendre sur « la haine attire la haine », mais à quel moment de l’histoire, la vie a-t-elle prospéré sans soutien, empathie et entraide ?

Dimanche, je ne pourrai pas voter et je le regrette amèrement. Je culpabilise même. Donner des leçons, mais ne pas les suivre, ironique non? Ainsi, je me suis dit qu’à défaut de pouvoir voter pour la personne qui rejoint le plus mes idéaux sur la vision de ce que doit être une nation, sur la façon dont on traite un être humain, même venu d’ailleurs, sur la façon dont on traite un animal, sur la façon dont on envisage l’avenir de notre Terre, bref, à défaut de voter pour lui, je pourrais au moins expliquer pourquoi si je le pouvais, je le ferais.

Je suis attristée de ne croire en personne, sur une liste assez longue pourtant. Je suis peinée de devoir, depuis que j’ai l’âge de voter, choisir le moins pire des deux pour éviter d’avoir plus honte encore. Dimanche, si je pouvais être devant un bureau de vote, ou si j’avais pu avoir accès à la procuration, j’aurais voter Mélenchon. D’une part, ces idées ont des socles de valeurs communes aux miennes, de nombreuses même. D’une autre part, car même si je ne comprends pas forcément 100% ni ne croîs en 100% de son programme, même en classant les 4 autres guignols par ordre de menace potentielle, je ne pourrais voter pour le moins pire des 4.

Dimanche soir, je serai assise dans un canapé, en Angleterre, un pays où l’on me refuse l’accès, un pays où je ne dois pas rester trop longtemps, et je vais espérer qu’il n’arrive pas la même chose à toutes les personnes qui souhaitent un jour découvrir notre magnifique pays qu’est la France. Quand je vois ce qui arrive au Royaume-Uni, j’ai peur que dimanche la France choisisse le même tournant. Depuis le Brexit, le Royaume-Uni a fermé ses portes sur le monde. Et depuis, la qualité de vie des personnes a considérablement chuté. On peut même constater des rayons de supermarchés vides tant les règles d’importation sont sans dessus dessous. Les britanniques voient rapidement la concentration de la richesse aller chez les plus riches. Et cela, tout en dégradant les droits de l’Homme, en sacrifiant le bouc émissaire parfait qu’est l’immigration. A force de répéter pendant des décennies que la cause de tous les problèmes était l’immigration, une majorité de britanniques a fini par y croire assez pour se déclarer favorable au Brexit. Cela ne vous rappelle rien? J’ai peur que la France choisisse la même voie et qu’elle finisse par elle aussi fermer ses portes au reste du monde. Et quel dommage. Quel désastre même de penser que seul on réussit mieux, de penser que la différence est à combattre, sans la voir comme une source infinie d’inspiration.

Dimanche, je penserai à la France.

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