Ne plus porter son nom

Drôle de coïncidence, mais je publie cet article aujourd’hui. Bien qu’il soit en préparation depuis… deux ans, tellement il fut difficile à écrire, je décide de le publier aujourd’hui. Pourquoi aujourd’hui? Tout d’abord, grâce à la promulgation d’une loi nouvelle et essentielle. D’une autre part, après deux semaines à sillonner le Portugal en vélo, je viens d’arriver en Espagne, ce pays que j’ai haï pendant quasiment toute ma vie. Pourquoi? Car ce pays, c’est le sien. J’ai longtemps rejeté toute appartenance à la culture espagnole, bien que, pourtant, ce sont mes origines à moi aussi. Sauf que ces origines, cet amour potentiel pour un autre pays, il m’en a pour ainsi dire privé. Je suis arrivée samedi soir en Espagne. J’ai ressenti quelque chose de très étrange. Je ne me sentais pas chez moi, toutefois, c’était comme aller visiter de la famille assez loin, revoir une tante ou une arrière-grand-mère qui vous accueille les bras ouverts. Je me suis enfin avouée que j’avais le droit d’être ici.

Première tentative

Il y a un plus d’un an, j’ai ouvert une boîte à souvenirs et je suis tombée sur deux lettres, oubliées depuis des années. En les lisant, mon cœur s’est brisé et j’ai attrapé mon ordinateur pour poser les mots nécessaires à identifier mes maux:

Vendredi 24 septembre 2020:
En faisant du tri, je suis retombée sur ma boîte aux trésors. Cette boîte contient des objets importants, ou que j’ai jugé importants à l’instant T. Aujourd’hui, ils n’ont peut-être plus de sens, mais ils en avaient pour la Megane de l’époque, alors je respecte sa décision. Entre deux cartes postales de Star Wars (quoi ? On ne juge pas, j’étais en avance sur la mode c’est tout), j’ai retrouvé deux lettres. Deux lettres écrites à la même personne, à deux dates différentes. Je les ai lues. J’ai fondu en larmes, sentant mon cœur se serrer.

Megane (15 ans) :
« Tu m’as brisé une fois de plus le cœur »
« Tu ne peux pas revenir et faire comme si tu n’avais pas brisé une partie de moi et de ma vie ».

Megane (16 ans) :
« Niant le fait qu’il ne restait que pour ma mère, il me tuait à petit feu. »
« J’attendais sur le côté, j’attendais mon tour, que son cœur ait un peu de place pour moi. »
« Je suis encore la roue de secours. » 
« Mon cœur, il l’a détruit. » 

C’était comme si on blessait ma meilleure amie ou ma mère. Vous savez ce que l’on ressent lorsqu’une personne à qui l’on tient énormément est blessée. Je ne pensais plus à moi, je pensais à Megane, 15 et 16 ans, tenant son stylo dans une main, son mouchoir dans l’autre, pensant qu’écrire la soulagerait et changerait quelque chose. 13 ans plus tard, les lettres n’ont pas été envoyées, les mots ont été prononcés, mais la douleur est toujours là.

Je n’ai encore jamais écrit sur lui. Non pas pour le « préserver » bien au contraire, mais car je n’ai jamais su ni par où commencer ni à quel niveau de rancœur m’arrêter. J’ai mis ça dans un coin de ma tête, en me disant qu’en grandissant et bien j’allais moins galérer avec ce passé, et me construire une vie où il n’en ferait pas partie. Perdu. Je dis me lancer dans un article, et pourtant je m’arrête à chaque fin de phrase : « Je commence par où ? » et puis je me laisse envahir par ce flot de souvenirs et de sentiments qui remplissent ma tête d’un brouillard épais. Bientôt 30 ans, et pas fichue d’être équilibrée tiens !

Pourquoi maintenant ? Peut-être les 30 ans qui approchent. Je n’ai peut-être pas envie d’emporter ça avec moi plus longtemps. 30 ans c’est déjà assez, c’est déjà trop. Peut-être aussi car depuis trois ans j’étudie les phénomènes de l’attachement de l’enfant, de ses besoins, des conséquences en cas de carences, etc… Et Bam ! Ça fait mal de se comparer aussi souvent. Sauf que voilà, le mal est fait. On fait quoi maintenant ? Pas besoin de lire plus d’ouvrages pour lister les conséquences de son infime présence dans ma vie :

  • J’ai grandi en ayant peur de vivre ce qu’il a fait à ma mère
  • J’ai eu si peur que j’ai choisi plus d’une fois des spécimens de son genre
  • Mon anxiété me suit comme mon ombre
  • L’angoisse de l’abandon, ah là là, j’en écrirais des pages et des pages
  • Une enfance remplie de désillusions
  • Un sentiment de ne jamais être assez
  • Mes premiers cheveux blancs à 19 ans
  • Un écœurement chaque fois que j’écris son nom qui est le mien.
  • Et j’en passe…

Il en existe des sales types, des tas. Mais lui, il n’a pas fait qu’être un sale type avec elle, il m’a utilisé comme un outil, un lien. Avoir un enfant ce n’était pas son premier choix, mais ça pouvait servir à la garder, cette femme qu’il aimait d’une façon malsaine. Alors, autant l’utiliser. Et voilà comment je me suis sentie toute mon enfance : utile, utile à ce qu’il puisse la voir. Il jouait avec moi, pas comme un père doit jouer avec sa fille, mais comme un manipulateur opère pour obtenir ce qu’il veut. Ses promesses étaient faites de mensonges de plus en plus grosses. Sauf que je le croyais à chaque fois. Les autres à l’école, ils mettaient leur père sur un piédestal : « C’est mon papa le plus fort, le plus beau, le plus intelligent, le plus drôle ! Il m’emmène au parc, à la plage, au cinéma… ». Je les écoutais émerveillée, en me disant que pour moi aussi ça allait arriver un de ces jours. Alors, chaque fois qu’il me disait qu’il allait m’emmener en balade, je le croyais. Et puis quand il arrivait, il n’était plus intéressé, il avait ma mère. Je ne lui en voulais pas les premières années, je m’en voulais. J’avais dû faire quelque chose qu’il ne fallait pas. Ça devait être de ma faute. Je n’étais peut-être pas assez forte, pas assez belle, pas assez intelligente, pas assez drôle. Alors je partais jouer dans ma chambre, mon univers, ma bulle.
Je n’en parlais pas, ou peu. Je ne voulais pas blesser les gens, je ne voulais pas blesser ma maman, cette femme si forte qui pouvait remuer la Terre entière pour moi. Sauf que, comment on se construit quand on n’a été qu’un outil pour la personne qui aurait dû nous décrocher la Lune ?

Je creuse dans ma mémoire, pourtant, je ne trouve aucun bon souvenir avec lui. Pas de rires, pas de jeux, pas de fierté. Que de la rancœur, de la tristesse et de la déception.
Je me souviens le regarder arriver les bras chargés de cadeaux pour ma mère à la moindre occasion, alors qu’il oubliait la simple date de mon anniversaire. Je me souviens avoir passé une matinée dans une voiture car la seule fois où on est sorti tous les deux, il devait travailler. Je me souviens avoir gobé son mensonge de m’emmener en Egypte, mon rêve quand j’avais 8 ans. Il s’était simplement saisi de cette faille pour me manipuler un peu plus et rester dans nos vies. Je me souviens des mises en garde de maman, mais à quoi bon raisonner une enfant de 8 ans qui se projetait déjà au Caire avec sa brosse à fossiles ? Je me souviens bien évidemment l’entendre me dire que finalement ce ne serait pas possible. Nous étions assis sur mon lit (dont la housse de couette était remplie de pyramides d’Egypte évidemment), et il me mentait ouvertement en se sentant désolé alors qu’il savait dès le début que ce n’était que mensonge. Je lui ai alors hurlé de partir, et je me suis enfermée dans mon armoire, c’était mon refuge en cas de crise. Je me sentais bête, stupide de l’avoir cru à nouveau malgré les mises en garde. Je n’aurais pas dû ressentir de telles choses à cet âge.

Les années ont passé et tout en continuant de me faire avoir encore et encore, j’ouvrais les yeux petit à petit. Mes « parents » n’étaient plus ensemble depuis plusieurs années, pourtant, il se saisissait encore de son option « fille » pour garder un lien avec ma mère. Ainsi, les propositions de cinéma étaient réservées à trois, pas à deux voyons. Peu avant mes 14 ans, j’ai perdu mon grand-père, la seule figure paternelle que j’ai finalement pu avoir. Il n’a pas décroché le téléphone. Pourquoi faire ?
Ses tentatives de retour se sont faites plus rares. Pourtant, chaque essai était incroyablement dépourvu de regrets, c’était comme un redémarrage d’ordinateur, sans sauvegarde de fichiers. « J’ai fait quoi de mal au fait ? ».
Et puis, un jour, je dirais même quelques jours avant mes premiers cheveux blancs, j’apprenais que toutes ces années il nous avait menti et avait quatre autres enfants. J’avais quatre frères. Et pour couronner le tout, il s’était même marié, entre deux week-ends à nous promettre la Lune. Je n’étais définitivement pas assez.

Au cours de ces dernières années, j’étais en stage dans un foyer de protection de l’enfance où violence et inceste sont monnaie courante. Je me prenais une sacrée claque et me disait alors « bon au moins, il n’était pas ça, j’ai eu de la chance, ça aurait pu être pire ! ». Pourtant, ses actes ont conduit tout de même à des conséquences qui, presque 30 ans après, perdurent et ne guérissent pas. Si je n’y arrivais pas, comment ces enfants allaient-ils le pouvoir ? Car après tout, j’avais survécu, mais avais-je vécu ? Je garde cette haine pour une personne, un regret d’une vie que je ne vivrai jamais, une tristesse pour mon enfance.

J’espère un jour, pour la petite Megane de 8 ans dans son armoire, pour la Megane perdue de 15/16 ans écrivant ces lettres, et pour la Megane courageuse de demain, me libérer de ces souffrances et ne plus ressentir, à aucun moment, ce sentiment d’insuffisance. J’aimerais ne plus avoir à me demander un jour si je suis assez pour les autres et ne plus craindre que les gens qui m’entourent ne partent d’un jour à l’autre.

Je suis assez.

Manque d’espoir, article au placard!

Après avoir écrit cet article, je n’ai jamais pu le publier. Trop personnel et surtout trop sombre. Quand je le relisais, je ne sentais pas l’espoir dont j’avais besoin et que je souhaitais partager. J’avais beau me penser et m’affirmer « guérie », ces traumatismes ressurgissaient sans prévenir. Dans la liste des choses qui me poursuivent, il y a bien évidemment son nom. Enfin, du coup, mon nom. (Rien que de l’écrire, je m’arrête un moment). Ce nom, il m’a été attribué à la naissance comme on donne un nom à une rue. Je n’ai pas vraiment eu le choix. A l’âge de 16 ans, j’ai pu ajouter le nom de ma mère, mais seulement en nom d’usage. Je pouvais donc utiliser soit uniquement celui de mon père ou soit les deux accolés (avec bien sûr le nom du père avant celui de la mère). Ce changement fut un premier soulagement. J’ai donc ajouter le nom de ma mère, et par conséquent le nom de mes grands-parents. Car dans ma famille, je suis la seule à ne pas porter le même nom qu’eux. Cette modification apporta du réconfort à l’adolescente en quête d’identité que j’étais. Mais des années après, la femme compris que ce n’était pas assez. Pas assez pourquoi? Et bien, car à chaque document à remplir, je devais toujours écrire le sien, qu’à chaque courrier reçu, les administrations ne se donnaient jamais la peine d’écrire deux noms, et qu’à chaque démarche administrative, on me demandait mon nom de naissance et non mon nom d’usage.

« Mais si tu te maries c’est bon, non? » Ah ça, on me l’a souvent dit… Déjà, si je souhaite un jour me marier ce n’est pas pour un nom. De plus, cela ne changerait pas mon nom de naissance. Et même pire ! Cela effacerait le nom de ma mère, puisque trois noms ce n’est pas possible.

J’ai alors fait des recherches, entrepris des démarches coûteuses et sans issues positives. Car à cette époque, pour changer de nom en France, il fallait de sacrées bonnes raisons. J’entends par là, vous étiez quasi sûr de toujours être refusé. J’ai alors lâché l’affaire et me suit résolue à porter ce nom qui me donne la nausée.

Promulgation d’une loi, un nouvel espoir

Le 28 février dernier, j’étais à table, entourée d’une dizaine d’amis et pendant un moment de calme, je me suis connectée sur Instagram et j’ai vu passer une annonce qui datait de quelques jours. Prise dans mes projets à venir, j’avais loupé l’information, aussi importante soit elle pour moi et pour beaucoup d’autres. La loi à l’initiative du mouvement « Porte mon nom » porté par Marine Gatineau Dupré a enfin été adoptée le 24 février 2021.

Illustration de la page Facebook Porte mon nom

Qu’est-ce que ça change?

Pour reprendre les propos du site Porte mon nom: « Cette loi rappelle aux français que le nom de la mère a la même valeur que le nom du père. De plus, elle met fin à l’invisibilité des mères et à leur soumission à demander une autorisation pour rajouter leur nom en nom d’usage à leurs enfants, et enfin elle offre la possibilité à tous les citoyens qui en ont le besoin, d’écrire leur propre histoire familiale avec le nom issu de la filiation de leur choix.

📜Article 1: Nom d’usage

➡️ Le parent n’ayant pas transmis son nom de famille peut l’adjoindre, à titre d’usage, à l’enfant mineur sans autorisation de l’autre parent. En revanche, il doit en informer préalablement et en temps utile l’autre parent titulaire de l’autorité parentale. Si celui ci s’y oppose, ce sera à lui d’en saisir le juge des affaires familiales. (Le consentement de l’enfant sera demandé à partir de l’âge de 13 ans).
➡️ Tout majeur pourra utiliser qu’un seul nom de famille en nom d’usage, chose qui n’était pas possible avant. Par exemple avoir le nom de famille de son père mais utiliser seulement le nom de naissance de sa mère dans sa vie.
➡️ Le nom d’usage rentre dans le code civil.

📜 Article 2: Nom de famille

➡️ Chaque citoyen majeur, s’il le souhaite, peut changer de nom de famille une fois dans sa vie sur simple présentation d’un CERFA à la mairie de son domicile, il peut choisir d’adjoindre ou de substituer son nom, en prenant soit celui de la mère, soit celui du père, soit les deux dans le sens souhaité. Un seul nom sera transmissible.
➡️Le changement de nom de famille n’est consigné qu’après la confirmation de l’intéressé auprès de l’officier d’état civil au plus tôt un mois après la réception de la demande.
➡️Le changement de nom s’étend de plein droit aux enfants du bénéficiaire lorsqu’ils ont moins de 13 ans. Au delà de cet âge, le contentement de l’enfant est requis.

📜 Article 3 : En prononçant le retrait total de l’autorité parentale, la juridiction saisie peut statuer sur le changement de nom de l’enfant, sous réserve du consentement personnel de ce dernier s’il est âgé de plus de treize ans.

📜 Article 4 : Possibilité aux majeurs protégés de changer de prénom.

📜 Article 5 : Entrée en vigueur de la loi en Juillet 2022. »

Des projets pour le 1er juillet?

Je ne vais pas vous mentir, je compte littéralement les jours qui me séparent du 1er juillet. Sans une once d’hésitation, je vais remplir le formulaire CERFA et patienter jusqu’à l’officialisation de mon changement de nom. Ce moment, je l’ai attendu probablement toute ma vie. Certes, il y aura des démarches à faire, peut-être payantes je ne sais pas encore (Passeport, permis, carte d’identité à renouveler…?), mais tout en vaudra la peine. D’ici cinq mois environ, je pourrai enfin m’appeler Megane Mercier, officiellement et pas que dans mon cœur. Une Mercier de plus! Megane Mercier, ça sonne bien en plus. MM… Comme dans les Marvel. C’était donc un signe !

Les Mercier 🤍

Merci à Marine Gatineau Dupré et à toutes les personnes qui ont participé à la réussite du projet Porte mon nom. Vous allez sauver bien plus qu’une vie…

2 réponses à “Ne plus porter son nom”

  1. Super article !
    Il m’a beaucoup parlé, je me suis reconnue à plusieurs moments…
    Et moi aussi, j’ai HÂTE d’être au 1er Juillet pour ENFIN pouvoir porter le nom de ma mère, le nom de les grands-parents…
    Bon courage à toi !

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    • Oh merci beaucoup ! Le 1er juillet, je pense que nous allons nous sentir tout sauf seules. De savoir que notre demande ne sera pas unique et que notre peine ne sera pas la seule à s’estomper. Je trouve cela merveilleux ! Bon 1er juillet à toi !

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