Wwoofing : l’esclavagisme des temps modernes ou réel partage ? Retour sur notre (courte) expérience

Wwoofing : l’esclavagisme des temps modernes ou réel partage ? Retour sur notre (courte) expérience

[Un petit disclaimer s’impose: notre expérience est la nôtre, c’est-à-dire qu’elle ne résume pas celles de toutes les autres personnes qui ont un jour testé le Wwoofing. De plus, de par son « échec », elle n’a duré qu’une semaine, et une semaine c’est court pour se faire un avis, même si, oui, je le donne quand même.]

Notre aventure en tant que Wwoofer n’a malheureusement duré qu’une semaine à peine. Je dirais que la décision précoce d’arrêter l’aventure s’est justifiée par le décalage entre nos attentes et la réalité. Nous sommes arrivés samedi matin à l’aéroport de Faro. Nous avons alors du remonter nos vélos qui étaient en cartons. D’ailleurs… Wouah ! Quel super service, un espace dédié au montage des vélos dans l’aéroport ! C’était super pour tout monter.

Nous sommes ensuite partis sur la route, direction Tavira, en passant par Olhão, Moncarapacho, Luz et enfin Santa Luzia. Que c’était bon d’arriver ! Une journée de vélo comme ça, chargée de sacoches, pour moi, c’était la première fois. J’étais plutôt fière d’avoir réussi ce premier challenge.

Nous avions été en contact les jours précédents avec la « farm manager » que je ne nommerai pas par soucis d’anonymat. Cette personne s’occupait des Wwoofers, et nous avions eu un très bon ressenti et un max d’informations. Malade, elle n’a pas pu nous accueillir le jour dit et nous avons été accueillis par la gérante de la ferme. On se disait que c’était plutôt chouette de rencontrer tout de suite la personne qui rendait possible ce Wwoofing. Sauf que la douche a été assez froide. Samedi 18h, nous sommes accueillis pas plus de deux minutes, sans un sourire, sans présentation des lieux où nous allions rester un mois. Juste la consigne d’être devant le bâtiment lundi à 8h pour commencer le travail. Sur le coup, l’accueil ne nous a pas paru aussi froid que lorsque nous y avons repensé ensuite. Je pense qu’après s’être réveillés à 5h, avoir pédaler pendant 5h chargés avec toutes nos affaires, nous étions si heureux d’arriver dans notre « chez nous » temporaire que nous avons fait abstraction de tout le reste. Nous avions choisi cette ferme pour ce qu’elle semblait offrir en terme d’échange et de choses à apprendre. Nous étions conscients qu’en étant hébergés dans un endroit à part, nous partagerions moins que d’être sous le même toit que les personnes. Nous pensions tout de même faire parti de leur communauté. De plus, la décision rapide de faire du Wwoofing là tout de suite nous a encouragé à accepter la première ferme qui nous a accepté.

La première soirée s’est plutôt bien passée, nous avons apprécié les petites douceurs préparées pour notre arrivée (bière, chips, pain, gâteaux) ainsi que le panier de légumes. Nous avons vite allumé un feu (la maison étant conçue pour les températures chaudes, et le Portugal étant sous la pluie, il faisait assez froid), préparé le dîner et vite rejoint le lit.
Le lendemain, nous avons fait une balade à vélo (encore, oui oui) dans la ville. Nous étions impatients de commencer à apprendre et à rencontrer des gens.

Le premier jour

8h00: la première tâche est impossible à oublier, nourrir les chèvres et les moutons. Impossible à oublier car nous les entendons nous appeler depuis notre cabane. Forcément, une journée qui commence ainsi, ça ne peut être que bien !

La farm manager nous rejoint pour venir nous chercher. Nous comprenons alors que la ferme est divisée en deux parties, et que nous sommes seuls sur cette partie. La propriétaire habite sur l’autre partie et le plus gros se passe là-bas. Nous rencontrons furtivement un employé présent depuis 17 ans, mais pas le temps d’échanger, le travail nous attend. La farm manager nous invite à prendre nos outils et à commencer le travail, le premier et quasiment le seul… le désherbage. Nous voilà accroupi dans les lignes à enlever tige par tige les mauvaises herbes. Les outils sont peu présents (nous aurons ensuite comme explication que comme ça peut être perdus, autant ne pas en acheter, mouais). Et les 5h se déroule assez vite, nous sommes dehors, le travail est répétitif mais presque apaisant. La discussion est riche avec la farm manager qui nous parle de son pays le Portugal, mais également de toutes les villes de sa vie, de Londres à Paris.

Le deuxième jour, la pluie et la désillusion

Nous savions que la météo n’allait pas être sympa avec nous, on nous avait même averti quelques jours avant. C’était inhabituel à cette période, mais nous étions prêts à venir quoi qu’il arrive. Bref. Le mardi matin, la pluie résonne autour de nous. Nous attendons les consignes du jour. La farm manager n’en sait pas plus, elle semble embêtée. Nous comprenons qu’à part le désherbage, il n’y a pas grand chose à faire dans cette ferme. La propriétaire arrive, un timide « Hi » et les consignes chuchotées à la manager. Les consignes ne sont pas claires, il nous faut attendre que la pluie diminue mais « comme nous venons du nord, nous sommes habitués à la pluie« . Okay. Nous trouvons de quoi faire, enfin, de quoi nous occuper. Un hangar à nettoyer, des piments à trier. Plusieurs heures de discussion plus tard, nous comprenons que c’est à peu près à ça que vont ressembler nos futures semaines: désherbage, nous deux, et attentes de mieux. Nous n’aurons pas ou peu de contact avec d’autres personnes, nous n’apprendrons rien, et voilà. Nous nous rendons compte aussi que la ferme est laissée un peu à l’abandon. Beaucoup de potentiel mais pas vraiment exploitée. En effet, la propriétaire mise sur un projet d’éco-tourisme et la ferme finalement, ce n’est pas son truc. Le peu de récolte est vendu au marché. Le reste est laissé en friche, et les mauvaises herbes sont laissées là en attendant la venue des Wwoofers. Sauf que voilà, même si nous sommes bien conscients que le désherbage fait partie intégrante du quotidien du jardinier, nous souhaitions avant tout apprendre. Si nous voulions faire uniquement des vacances, nous aurions pu simplement louer un endroit, ou bien camper à droite à gauche comme nous faisons depuis notre départ de la ferme. Or, nous souhaitions apprendre des techniques pour les reproduire, un jour, dans notre futur jardin.

C’était quoi le deal, en fait?

La définition du Wwoofing selon le site officiel est la suivante: une expérience culturelle, éducationnelle et non monétaire qui encourage les relations basées sur la confiance et le respect.
Le contrat moral passé ici était de travailler de 8 à 13h du lundi au vendredi, et en échange être logés et nourris, avec des moments de partage et d’apprentissage. Voilà, plus ou moins le topo sur l’annonce. Logés, oui. Nourris, nous avions un panier de reste invendus au marché du samedi, et une base de riz/pâtes dans un placard. Nous devions faire une liste des choses manquantes et nous touchions 20€/semaine pour le reste qui n’était pas fourni. Or, la ferme ne cultivant que peu de diversité, le panier était exclusivement composé de légumes verts, et étant intolérante au gluten, je n’allais pas survivre longtemps avec leur stock de pâtes. Nous avons donc demandé le nécessaire, tout fut refusé. Je pensais qu’au lieu de demander 3 paquets de pâtes, cela serait acceptable de demander un paquet de quinoa, non. Idem pour tout le reste. Nous avons donc été en courses nous même. Les petites attentions de l’accueil étaient d’ailleurs achetées par la farm manager (avec son salaire dérisoire).

Mais finalement, le logement et la nourriture n’auraient pas posé soucis si l’aspect communauté avait été respecté, car nous avons également compris que manger tous ensemble, ce serait rare voir inexistant. Etre logés sur un autre terrain renforçait l’isolement. Quitte à être tous les deux sans rien apprendre, pourquoi travailler chaque jour pour un simple toit et quelques légumes? Pourquoi ne pas simplement prendre la route et camper?

La décision de partir

Dès le mardi, après notre journée de travail, nous comprenons qu’ici nous n’aurons rien de plus que ces deux derniers jours. Pas d’accueil, pas d’échange. Nous sommes juste une main d’œuvre gratuite. Et de plus, une main d’œuvre gratuite utilisée par une propriétaire qui a assez d’argent pour très bien vivre. Nous aurions sûrement pensé autrement avec des personnes locales qui luttent pour faire vivre leur ferme.

Le troisième jour, nous reprenons le désherbage, les pieds enfoncés dans la boue. Sauf que la décision est prise, nous sommes apaisés, et nous avons informée la farm manager qui vient de nous dire qu’elle part aussi tant les conditions ne sont plus humaines pour elle. Nous sommes alors conscients que la décision est difficile mais nécessaire à prendre.
Nous avons déjà en tête où aller (le programme changera finalement dû aux tempêtes traversant le Portugal et l’Espagne, oups) et le plan est de passer une bonne fin de semaine malgré l’ambiance.

Jeudi, entre fête d’anniversaire et silence

J’ai fêté mes 30 ans en Irlande, alors c’est plutôt amusant que ce soit au tour de Dennis de fêter son anniversaire au Portugal. Pas vraiment le temps de préparer un petit déj surprise, 8h direction les champs! Le travail est différent aujourd’hui: cueillir les légumes pour le marché, ouf, enfin ça change ! Le nez dans les choux de Bruxelles pour l’un, dans les radis noirs pour l’autre, la matinée se déroule dans le calme et sous un ciel orange, c’est presque mystique.


Enfin, nous savons qu’il faut annoncer notre départ à la propriétaire. L’occasion se présente après la pause de 10h quand elle arrive. Dennis commence à lui expliquer que nous ne restons pas en donnant les raisons du peu d’échanges et de l’accueil inexistant. Sa principale question est de demander si nous serons bien là pour travailler le lendemain. Elle part ensuite en silence, sans explications. Encore une fois, la décision de partir est la bonne!
Heureusement, ce moment est vite balayé par la journée surprise que j’ai organisé pour Dennis. Balade en vélo jusqu’à Pego de Inferno, la magnifique cascade des Algarves, traversée des marécages pour rejoindre la plage de Santa Luzia, puis Sangria dans un bar à tapas et enfin détour dans un restaurant traditionnel, Alcatruz, où nous sommes accueillis par des personnes merveilleuses.

Le dernier jour, un regret?

Ce fut assez étrange de se lever le vendredi en pensant que nous partions déjà. Nous avions imaginé un séjour tellement différent que nous avons du en faire le deuil afin de se projeter au mieux sur la nouvelle aventure qui allait commencer.
Le vendredi à la ferme est assez différent. Il consiste à cueillir les légumes pour le marché et les paniers vendus. C’est un jour assez cadencé mais où tout le monde est réuni. Oui, enfin, c’est ce qu’on nous avait « vendu ». Chacun dans son coin de la ferme. Un silence incroyable. Même les chèvres n’osent pas s’exprimer. Malgré tout, je passe une bonne matinée. J’enfile mon petit chapeau, démarre un podcast de Bliss et je coupe roquette, choux et salades tout en écoutant les aventures d’une maman à Bali. Je me sens bien. Je suis dans ma bulle.

A l’heure de la pause, on me demande de faire du café. Pas de bol, le café on en manque car on attend toujours qu’on nous apporte ce qu’on avait demandé. Mais comme on part, on s’en fout un peu… Une petite cafetière et du thé plus tard, je m’attend à ce que l’on partage enfin un moment de collectivité. Perdu. La propriétaire, sûrement gênée de la situation vient prendre son café et après un rapide « Obrigado » repart. Dommage.
En rentrant du champ vers midi, on trouve nos 20€, sans un mot. Nous n’avons plus qu’à partir apparemment.

Mais 20€… 20€ pour 25h de travail. Rappelons que les principes du Wwoofing sont le bénévolat et l’accueil et que par conséquent, les salaires même symboliques sont interdits. Nous n’avions pas besoin de cet argent, mais le symbole qu’il représente est répugnant. Ces 20€ peuvent être, j’imagine, alléchant pour certaines personnes dans le besoin. Sauf que 20€ pour 25h de travail ça revient à être payé 80 centimes de l’heure. Il est beau le message de l’entraide.

Après avoir encaissé notre « salaire interdit », nous déjeunons avec la farm manager, qui restera le rayon de soleil de notre semaine remplie de nuages. Nous cuisinons ensemble, avec ce qu’il nous reste et ce que nous pouvons trouver dans le potager et sirotons un dernier verre de jus d’orange frais avant de se dire au revoir non sans regrets. Nous partons à deux, avec nos vélos et nos situations qui ne sont pas à plaindre. Elle part le lendemain, seule, sa vie dans quelques cartons, et sans argent.

Et si c’était à refaire?

Quand la décision de partir s’est imposée à nous, nous avons pensé à tester d’autres fermes, où nous espérions que la collectivité soit plus importante. Et finalement, nous avons craint de revivre ce type d’expérience. Fausses représentations ou vérité désolante, nous avons préféré ne pas tenter à nouveau de peur de mal tomber. Nous avions prévu un mois de Wwoofing et ensuite de partir à l’aventure en Espagne, nous allions commencer l’aventure plus tôt, tout simplement.

Après tout, nous avions deux solutions: se résigner à être exploités pour un pseudo confort d’un toit (qui fuit) sur nos têtes ou être libres de découvrir le Portugal et l’Espagne avec un manque de confort, certes, mais la liberté partout où l’on irait.
[Update: j’ai passé ma meilleure nuit sous la tente dans un camping sous un ciel qui se préparait à la tempête, alors le confort n’est pas toujours où on le croît.]

Un dernier mot?

Je reste persuadée que le Wwoofing peut être un moment incroyable et d’après tous les avis que j’ai lu, il y en a des tas ! Je suis heureuse de savoir qu’ils existent, un peu déçue de ne pas en avoir vécu un. Je garde tout de même les jolis moments vécus avec la farm manager, l’accueil des portugais rencontrés en Algarve (notamment ce petit restaurant: Alcatruz) et les paysages magnifiques. Ce moment n’était peut-être qu’un passage à vide dans cette ferme, et les prochains Wwoofers connaîtront peut-être, je l’espère, un moment d’essor.

Ce qui me questionne est que si nous avions la possibilité de dire stop et de partir ailleurs, d’autres n’ont pas cette chance et sont peut-être contraints de travailler dans de pires conditions en contreparties de presque rien. La limite peut être, selon moi, bien mince dans ce genre de situations.

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