Un peu de moi·Writing

Et ainsi elle mourut, entre le rire des enfants et l’appel du vendeur de churros

Août 2017. Sanary-sur-Mer. J’arrive enfin à la plage, il est déjà plus de 16h00. Le soleil commence déjà à se faufiler derrière les nuages. C’est mon premier jour de vacances, je suis face à la mer. Pourtant, je ne fais pas voler mes vêtements au-dessus de ma tête, tout en courant en zigzag en maillot de bain vers les vagues, les bras en l’air. Non, je reste assise sur ma serviette, je regarde l’horizon. La plage est quasiment invisible, chaque grain de sable est occupé par un individu. Je suis à plusieurs mètres des vagues. C’est comme à un concert: lorsqu’on arrive plus tard, on reste au fond, c’est comme ça, tant pis. Et puis, de toute façon, l’envie d’aller me baigner est partie.

C’est une blague???? 8h de route et tu n’as pas envie de te baigner?

Je m’entends penser en criant, tiens c’est intéressant. Bon, c’est étrange oui… Je ne vais jamais aux bords de la mer, et quand j’ai le privilège de l’avoir devant moi, je reste assise et je fais quoi? Je sors mes MOTS FLECHES ! C’est un truc de vacances que j’ai depuis des années. Tous les étés: c’est mots fléchés!

Perdue entre « synonyme d’un tel » et « roi d’un tel », je ne remarque pas tout de suite ce qui se passe sur ma gauche. Quand j’entends les sirènes, je lève la tête et constate que quelque chose de grave est en train de se passer. Plusieurs pompiers et secouristes sont près des rochers, plusieurs d’entre eux plongent immédiatement. Le temps semble se figer. L’un d’eux fait signe aux autres. Je prends cela pour une bonne nouvelle. J’ai tord. Ils sortent aussi délicatement que rapidement une personne de l’eau. Une femme. Elle semble avoir une 50/60aine d’années d’où je suis. Ils la posent sur les rochers les plus plats possibles. Les pompiers commencent la réanimation. Je reconnais ces gestes, je les ai appris à plusieurs reprises, tout en me demandant si j’avais un jour besoin de les utiliser, si je saurais les reproduire ou non.

Les gestes s’enchainement. Je ne peux détourner mon regard, je me demande même si j’ai cligné des yeux. J’aperçois, derrière un pompier, un homme debout, tenant son visage entre ses mains. Il pleure. Quelques minutes plus tard, alors que les secouristes continuent la réanimation, un groupe de personnes rejoigne l’homme et l’enlace. Je distingue deux femmes de mon âge et un garçon plus jeune. Peut-être ses enfants et petits-enfants ?

Les minutes défilent. Cela fait bientôt 15 minutes que mon regard est fixé vers cette femme. 15 minutes que je sers mes mains les unes contre les autres. 15 minutes que j’implore la vie de ne pas la quitter tout de suite. 15 minutes que je souffre avec cette homme, impuissant.
Alors que je suis bloquée dans cette bulle, j’entends enfin la réalité qui m’entoure. J’entends les rires des enfants, j’entends la musique provenant de plusieurs groupes de personnes, j’entends cette femme au téléphone avec son copain qui prévoit le repas du soir, j’entends les enfants dirent en riant à leurs parents « Elle est morte la dame ?« , et leurs parents répondre d’un haussement d’épaule.

Mon estomac est noué, j’avale difficilement ma salive, mon cœur s’accélère. Cela ne peut être vrai. Les pompiers la soulèvent délicatement et la pose sur un brancard, placent ses bras de chaque côté de son corps, et l’emmène rapidement dans l’ambulance. C’est fini. Elle est partie.
Elle est morte à la fois seule, et à la fois entourée d’une multitude de personnes. Elle a probablement glissé, ou été emportée par une vague et prise au piège par les rochers. Elle se sentait sûrement en sécurité, si près des gens, et si près de sa famille. Pourtant, elle a eu le temps de disparaître sous les flots, et mourir en entendant au loin, les rires des enfants.

Tandis que je réalise tout cela, les autres personnes ont l’air de continuer de vivre comme si rien n’était arrivé. Je vois des parents mettre de la crème solaire et donner des jouets à leurs enfants avant de les regarder s’éloigner vers la mer, je vois plusieurs couples s’embrasser, je vois d’autres personnes ne pas avoir levé le nez de leurs téléphones tout ce temps. Mais qu’est-ce qu’il ne tourne pas rond chez ces personnes ? Ou aux vues des statistiques, qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ? Et bien oui, je suis apparemment la seule à réagir. Je reste figée quelques minutes sur chaque personne devant moi. Je tente de comprendre comment on peut assister à cela et rester indifférent. La mort est-elle devenue si banale? Une personne peut-elle mourir devant une foule, comme ça, en un instant, et ne pas susciter une once d’empathie ?

C’est une chose que j’ai expérimenté à nouveau il y a deux ans, lors de la mort de ma grand-mère. J’étais alors révoltée que sa vie s’arrête, la mienne en même temps, et que d’autres personnes continuent comme si rien n’était arrivé. Ca c’est une autre histoire. C’est mon deuil. Il a pris, il prend encore, du temps.
Sauf que ce jour-là, sur cette plage, cette femme est morte devant une centaine de personnes, et après cela, les gens ont continué à manger des churros en regardant leurs téléphones, tout en jetant un œil de temps en temps pour vérifier que leurs enfants étaient toujours à proximité.

J’ai pensé à cette femme toute la soirée, le jour d’après, et encore les jours suivants. Je pense encore à elle aujourd’hui. Je n’ai pas pu remettre un pied dans l’eau tout de suite non plus. Je ne sais pas comment elle s’appelait, je ne sais pas ce qu’elle avait accompli dans sa vie, je n’étais là que pour sa mort.

Trois ans plus tard, je ne sais toujours pas dire ce qui m’a réellement briser le cœur: voir cette femme mourir sous mes yeux, ou voir cette femme mourir sous les yeux de tous les autres, indifférents.

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