Nouvelles·Writing

Dans le regard de ma fille

Qu’elle est belle ma fille ! Je comprends chacun de ses regards, chacun de ses pleurs, chacune de ses colères. Nous sommes comme… connectées, et ce depuis le premier jour où je l’ai senti se blottir contre moi. Je ne m’explique toujours pas ce qui s’est produit en moi ce jour-là. Moi qui avais pourtant répété des années durant que je ne voudrais jamais d’enfants, que c’était pour les autres et pas pour moi. Le portrait de famille de mes amis était sublime, mais je ne les enviais pas, car je savais et même je sentais que ce n’était pas pour moi.

Le harcèlement commença aussitôt mes 20 ans passés. Les gens ne cessaient de me demander « alors toi, c’est pour quand ? », en ajoutant bien évidemment un « fait gaffe hein, l’horloge tourne ! ». Les premières années, j’étais assez gênée. Après tout, ils devaient avoir raison. Toutes les femmes de mon âge avaient des enfants, ou pire encore, désespéraient d’en avoir. Qu’est-ce qui ne tournait pas rond dans ma petite tête pour que mon désir soit de voyager au lieu de pouponner ? Le pire fut le pic de la trentaine. J’étais passée de la jeunette qui ne sait pas se poser et qui voyage aux quatre coins du monde, à soudain, la paumée qui a raté sa vie. Cette transition fut assez radicale, je n’étais pas prête, je n’avais pas encore reçu le magazine « Surmonter la trentaine sans enfant », une erreur de La Poste probablement.

Puis, je pris enfin le taureau par les cornes, ou plutôt mes ovaires par les trompes. Cette période fut assez satisfaisante car j’avais enfin la force d’ignorer ces personnes ou mieux encore, de leur conseiller de balayer devant leurs utérus avant de parler du mien. Le message fut passé, et je fus tranquille pendant quelques décennies. J’étais d’ailleurs devenue la tata rigolote pour la plupart des enfants de mon entourage. Cela me suffisait. Jusqu’à ce que… un jour… leurs phrases résonnent à nouveau dans ma tête : « Un jour, il sera trop tard. ». Ils avaient raison. A l’aube de mes 80 ans, l’envie d’être mère me rattrapait.

En faisant un bref calcul, je devais tenir le coup jusqu’à maximum 98 ans. Le pari était risqué. Certes la médecine avançait, mais pas tant que ça. Il ne faudrait pas non plus qu’elle parte trop tôt. Je serais bien dans l’embarras, pour une fois que je m’attache à quelqu’un ! Mon mari m’avait accompagné tout le long de cette décision, lui qui était aussi anti-enfants que moi. Pourtant, son cœur avait fondu en même temps que le mien, lorsque nos regards avaient croisé le sien. Toutes mes inquiétudes s’étaient envolées à l’instant même où elle avait attrapé mon doigt, le serrant très fort.

Nous voilà dix ans plus tard, nous tenons bon, elle aussi. Il nous est de plus en plus difficile de monter les escaliers mais peu importe, la vie est tout aussi belle au rez-de-chaussée. Je suis justement en train de préparer une délicieuse tarte aux mirabelles, tandis que les rayons du soleil se faufilent dans la cuisine. Pas besoin de radio, j’entends les oiseaux chantant dans les arbres du jardin. Soudain, je l’entends qui m’appelle pour jouer dehors. A 10 ans, que voulez-vous, contrairement à nous, ils sont toujours énergiques… J’ouvre la porte, elle court vers moi tout en me fixant d’un air si sincère. Dans ses yeux, j’ai le sentiment d’être tout son monde. Je la regarde tendrement et lui dis « Je t’aime ma fille », ce à quoi elle me répond :

« Miaou ».

Texte inscrit au concours littéraire « au féminin » 2020.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s